Sécheresses et changement climatique : comment l’agriculture française va-t-elle pouvoir survivre ?

Mis à jour : juil. 2


Le réchauffement climatique entraîne une forte augmentation du risque de sécheresse et met en péril de nombreuses exploitations agricoles. Il existe néanmoins des clés pour renforcer la résilience et permettre l'adaptation du secteur : l'ouverture des données, l'innovation technologique, l'assurance et la solidarité.


SOMMAIRE

  • Le secteur de l’élevage exsangue après une succession de sécheresses.

  • Une préoccupation constante pour le monde agricole, aggravée par le changement climatique.

  • Un risque majeur pour l’ensemble de la société.

  • L’ouverture des données permet d’améliorer la connaissance du risque et l’offre d’assurance.

  • Les satellites et les objets connectés permettent une meilleure prévention des risques et de nouvelles possibilités d’assurance.

  • La solidarité doit être renforcée face au changement climatique.

  • Références

  • Annexe 1 : Analyse de l'évolution du risque de sécheresse estivale dans le département de l'Allier

  • Annexe 2 : Analyse de l'évolution du risque de sécheresse estivale dans le département de la Corrèze


Le secteur de l’élevage exsangue après une succession de sécheresses


L’analyse de la productivité des prairies en France sur les cinq dernières années met en évidence la situation désastreuse dans laquelle se trouvent de nombreux éleveurs. Cela est possible grâce au système ISOP (Information et suivi objectif des prairies), qui combine analyse des données météorologiques et enquêtes terrain, fruit d’une collaboration entre Météo France et l’institut national de la recherche agronomique (INRA). Sur les 5 dernières années, la majeure partie du territoire français a été frappée plusieurs fois par une baisse importante de la production fourragère. Dans une large bande allant du sud-ouest au nord-est du pays, les éleveurs ont souffert de la sécheresse en 2015, en 2018 et en 2019. Au nord du massif central, et en particulier, dans le département de l’Allier, terre importante d’élevage, la situation est dramatique, avec cinq années consécutives de sécheresse. Dans le département de la Corrèze et dans plusieurs départements en Bourgogne, seule l’année 2017 a offert un bon niveau de production fourragère aux éleveurs.


Face à ces difficultés les éleveurs n’ont souvent pas d’autres choix que de vendre leurs bêtes et, sont de plus en plus nombreux à devoir déposer le bilan. Entre décembre 2016 et décembre 2019 le cheptel français a ainsi été amputé de 151 000 têtes (Delisle, 2020) et, sur la seule année 2019, la FNB déplore la disparition de 2 000 élevages (Darneuville, 2020).



La situation est d’autant plus alarmante que le secteur doit faire face actuellement à une pression à la baisse sur les prix (Manent, 2020) et que la menace d’une nouvelle sécheresse en 2020 reste forte. La carte publiée en mai par le gouvernement (Ministère de la Transition Écologique et Solidaire, 2020) prévient d’un risque élevé pour de nombreux départements déjà touchés par la sécheresse en 2018 et en 2019, et en particulier pour le département de l’Allier.



Une préoccupation constante pour le monde agricole, aggravée par le changement climatique


Le risque de sécheresse ne concerne pas seulement les éleveurs. Il s’agit d’une préoccupation constante de l’ensemble du monde agricole. Et ce risque se trouve aggravé aujourd’hui par le changement climatique, son impact actuel et celui qu’il aura dans les prochaines années et décennies.


La sécheresse affecte notamment les exploitations en grandes cultures, surtout lorsqu’elles ne sont pas dotées de moyens d’irrigation. A la fin du printemps et au début de l’été, une situation de déficit hydrique aggrave le phénomène d’échaudage du blé et les pertes de rendement peuvent atteindre plus de 30% par rapport au potentiel. Les cultures de maïs et de pomme de terre sont régulièrement touchées par les sécheresses d’été. La culture de la betterave, comme ce fut le cas en 2019 est également sensible à la sécheresse d’été et du début de l’automne. Les exploitations dotées de système d’irrigation peuvent également souffrir de pertes de rendement lors de sécheresses extrêmes, notamment en cas d’arrêtés sécheresse très restrictifs. Quoique globalement moins vulnérables, les arboriculteurs et les viticulteurs peuvent également souffrir de la sécheresse notamment lorsqu’elle est aggravée par des températures extrêmes. L’été 2019 en fait la démonstration, avec de nombreuses parcelles de vignes et de vergers grillées. Il faut dire que lors de l’épisode caniculaire de fin juin 2019, certaines stations Météo France, actives depuis plus de 30 ans, et qui n’avaient jamais relevé de température supérieure à 40°C, ont enregistré des records à plus de 45°C. Dans plusieurs départements, même les producteurs de lavande, culture pourtant réputée peu gourmande en eau, ont souffert de la sécheresse.


Les chiffres de gestion de Groupama (Carpon, 2020), principal assureur agricole en France, avec plus de 50% de part de marché montrent une augmentation de la part des sinistres liés à la sécheresse dans les indemnisations d’assurances multirisque climatique. En 2019, sur le seul risque de sécheresse, Groupama a dépensé plus de 100 millions d’euros en frais d’expertise et en indemnisation des agriculteurs qui avaient souscrit une assurance multirisque climatique.


L’application ClimatHD de Météo France (METEO FRANCE, s.d.) est très utile pour analyser les tendances climatiques historiques et anticiper les évolutions futures du climat, à la fois au niveau national et au niveau régional. Elle montre que sur l’ensemble de l’année, le cumul des précipitations en France a légèrement augmenté sur la période 1959-2009, à l’exception du quart le plus au sud du pays. D’après Météo France, dans les scénarios du GIEC RCP 4.5 (stabilisation des émissions de gaz à effet de serre) et RCP 8.5 (absence de politique climatique, croissance des émissions) du GIEC, le cumul de précipitations évoluerait peu dans les prochaines décennies. Toutefois, la répartition des pluies au cours de l’année serait modifiée, avec plus de pluies l’hiver et moins de pluies l’été, surtout dans le scénario RCP8.5. Pour la température, l’outil de Météo France donne une tendance à la hausse très nette depuis le milieu du XXème siècle, avec une augmentation de 0.3°C de la température moyenne annuelle par décennie en France métropolitaine. En été, le phénomène est encore plus marqué avec une augmentation de 0.4°C par décennie. Les projections, selon le scénario le plus pessimiste du GIEC (RCP8.5), sont très inquiétantes, avec une accélération du réchauffement au cours des prochaines décennies et, à la fin du siècle, une température moyenne supérieure de 5°C à la référence 1976-2005. Dans le scénario le plus optimiste du GIEC (RCP 2.6), qui suppose le succès de politiques de réduction des émissions de CO2, l’augmentation des températures en France se poursuivrait jusqu’au milieu des années 2050, après quoi la température moyenne sur la France métropolitaine suivrait une légère tendance baissière jusqu’à la fin du siècle. Le réchauffement de la température moyenne en France resterait alors inférieur à 2°C par rapport à la référence 1976-2005.


L’analyse des données historiques produites par Météo France pour la station de Yzeure, située à proximité de Moulins dans l’Allier confirme et précise à l’échelle locale les informations de l’application ClimatHD. Sur la période allant de juillet à septembre, le cumul de précipitations semblait suivre jusqu’en 2009 une tendance haussière. Le net recul sur la période 2010-2019 et plus encore sur la période 2015-2019 conduit à redouter une inversion de tendance. D’ailleurs, sur la période entière étudiée, 1961-2019, la tendance linéaire est négative, à -4 mm tous les dix ans. Néanmoins, lorsque la dernière décennie n’est pas prise en compte, c’est-à-dire lorsque l’estimation est effectuée sur la période 1961-2009 uniquement, la tendance est positive, à +12 mm tous les dix ans. Le risque de déficit de précipitation entre juillet et septembre ne semble donc pas être durablement modifié, sa réalisation n’est pas certaine et le risque de déficit de précipitation reste donc assurable.


Mais le risque de sécheresse en agriculture ne dépend pas uniquement des précipitations. Il dépend également de la température puisqu’elle joue un rôle fondamental dans le processus d’évapotranspiration. Toutes choses égales par ailleurs, l’évapotranspiration, c’est-à-dire la quantité d’eau qui est transférée vers l’atmosphère, que ce soit par évaporation au niveau du sol ou par transpiration des plantes, sera plus importante lorsque la température est plus élevée. Or, pour la température, l’analyse des séries historiques ne laisse pas de place au doute quant aux tendances. Sur la période 1961-2019 la tendance linéaire est de +0.35°C par décennie. Lorsque la dernière décennie n’est pas prise en compte, c’est-à-dire sur la période 1961-2009, la tendance est de +0.27°C par décennie. Lorsque seules les trente dernières années sont prises en compte, c’est-à-dire sur la période 1990-2019, la tendance est de +0.42°C par décennie.



Ainsi, du fait de l’augmentation des températures moyennes et de l’augmentation plus spectaculaire encore du nombre et de l’intensité des épisodes caniculaires, le risque de sécheresse est en augmentation. Le projet ClimSec coordonné par Météo France et soutenu par la Fondation MAIF concluait, en 2011, après trois années de recherche sur les sécheresses, que la France « risque de connaître, lors de la seconde moitié du XXIe siècle, des sécheresses quasi continues et de grande intensité, totalement inconnues dans le climat actuel » (Soubeyroux, et al., 2012). Cette augmentation du risque de sécheresse constitue une sérieuse menace pour la pérennité de nombreuses exploitations agricoles.



Un risque majeur pour l’ensemble de la société


L’enjeu lié au risque de sécheresse n’est pas limité au secteur agricole. D’autres secteurs économiques sont également concernés, tels que, par exemple, le transport fluvial, la production d’électricité ou encore l’assurance habitation. Néanmoins, l’impact sur le secteur agricole suffit à en faire un risque majeur pour l’ensemble de la société. Secteur essentiel par excellence, l’agriculture est vitale : elle assure la sécurité alimentaire, renforce la souveraineté des états et contribue à préserver la paix.


Le risque de sécheresse a marqué l’histoire et particulièrement l’histoire de France. Comme le rappelle l’historien du climat Emmanuel Le Roy Ladurie, (Emmanuel Le Roy Ladurie, 2009), la sécheresse est un élément déclencheur de la Révolution française. En 1788 la récolte de blé avait été fortement impactée par la sécheresse, l’échaudage du début de l’été, ainsi qu’un orage de grêle très étendu autour de Paris, à la veille de la moisson. La faible récolte entraîna une crise de subsistance, une flambée des cours du blé et des émeutes qui conduiront à la chute de la monarchie et l’instauration de la république.


Au niveau mondial, l’agriculture a permis, au cours des dernières décennies, un recul important de la pauvreté et contribué à la prévention des conflits. Le monde déplore encore chaque année plusieurs dizaines de millions de personnes souffrant de la famine, principalement en Afrique. Ces famines sont souvent liées à la survenance de graves sécheresses. Fragilisée par le changement climatique, l’agriculture mondiale doit pourtant produire plus pour nourrir une population en constante augmentation qui devrait atteindre près de 10 milliards de personnes en 2050.


Dès l’antiquité, les civilisations ont souhaité protéger l’activité agricole face au risque de sécheresse. La Loi de Hammourabi, ensemble de règles qui portent le nom du roi qui régna sur Babylone de 1792 à 1750 avant Jésus-Christ, en témoigne. Une des règles évoque en effet explicitement la situation d’un agriculteur qui aurait contracté une dette auprès d’un créancier et qui aurait perdu sa récolte à cause d’une sécheresse. La règle prévoit que, dans un tel cas, les intérêts de la dette au titre de l’année sinistrée doivent être annulés. « Si un homme a été tenu par une obligation productive d’intérêt, et si l’orage a inondé son champ et emporté la moisson, ou si faute d’eau, le blé n’a pas poussé dans le champ – dans cette année, il ne rendra pas de blé au créancier, trempera dans l’eau sa tablette, et ne donnera pas l’intérêt de cette année. » (Scheil, 1904). Il s’agit là d’une des références les plus anciennes à un mécanisme de transfert du risque de sécheresse : une partie du risque de l’agriculteur est ainsi transféré à son créancier.


En France, lors de la sécheresse exceptionnelle de 1976 l’armée avait été réquisitionnée pour récolter et transporter le fourrage vers les régions d’élevage les plus sinistrées. Souhaitant répondre à la « calamité nationale » par la « solidarité nationale », le gouvernement de l’époque avait mis en place un impôt sécheresse pour venir en aide aux agriculteurs. Aucun gouvernement ne s’est risqué depuis à recourir à une mesure aussi impopulaire.


Aujourd’hui les nouvelles technologies permettent de renforcer la résilience des exploitations agricoles face au risque de sécheresse. Elles permettent une meilleure préparation face au risque, une meilleure information, une meilleure prévention, de meilleurs contrats d’assurance.


L’ouverture des données permet d’améliorer la connaissance du risque et l’offre d’assurance


Afin de renforcer la capacité d’adaptation face au changement climatique, l’amélioration des connaissances est un élément fondamental. L’ouverture des données facilite la diffusion des connaissances et la recherche. La France dispose déjà de bases de données ouvertes de grande qualité, produites et mises à disposition par divers organismes publiques, tels qu’Agreste, le service statistique du Ministère de l’Agriculture, FranceAgriMer, l'Établissement national des produits de l'agriculture et de la mer ou encore Météo France.


Mais certains pays vont déjà beaucoup plus loin, notamment en termes d’ouverture des données météorologiques mais également en termes de granularité géographique des données de rendements par exemple. En Allemagne ou aux Etats-Unis les données météorologiques historiques des stations appartenant au réseau national de météorologie sont gratuites. L’utilité d’une plus grande ouverture des données a été évoquée dans le cadre de la concertation élargie en cours sur la gestion des risques en agriculture mise en place par le Ministère de l’Agriculture, avec les représentants du monde agricole, de l’assurance, de la réassurance et du Trésor. En particulier, l’APREF, l’Association des Professionnels de la Réassurance en France, a rappelé au Ministre de l’Agriculture sa position sur le sujet (Romagné, 2019). Elle préconise depuis longtemps une plus grande transparence et notamment la création d’une base de données nationale sur les sinistres payés par les assureurs, par culture, par année de récolte, au minimum à l’échelle du canton et idéalement à l’échelle de la commune.


L’accès à des données fines décrivant les risques permet aux exploitations agricoles d’avoir une meilleure appréciation du risque et d’être davantage sensibilisées aux enjeux de la prévention, de l’assurance et de l’adaptation de long terme face au changement climatique. Il contribuerait à développer la mise en place de systèmes d’irrigation ou d’une modification de l’assolement parfois indispensable à la pérennité des exploitations sur le long terme. La transparence que permettent les données ouvertes est de nature à renforcer la confiance des exploitations dans les propositions d’assurance qui leur sont faites. Les données leur permettent en effet de pouvoir mieux juger de l’intérêt d’un contrat d’assurance, par une analyse indépendante du risque.


L’ouverture des données facilite également l’émergence de solutions d’assurance non traditionnelles, dites assurances paramétriques ou assurances indicielles, dont le déclenchement est effectué automatiquement en fonction de données publiées par une source officielle. Ainsi, par exemple, un agriculteur qui produit du maïs non irrigué pourra se protéger d’une baisse des rendements à l’aide d’un contrat d’assurance faisant référence au rendement départemental. Sa perte de rendement sera estimée en fonction de la perte de rendement observée au niveau du département.


Aujourd’hui ces assurances sont encore peu souscrites par les agriculteurs, car la référence de rendement n’est pas assez précise. Elles se développent en revanche de manière importante auprès des organismes collecteurs et des industriels qui cherchent à protéger leurs marges contre une carence d’apport dans leur zone de collecte. Si demain une base de données ouverte permettait d’accéder à des données de rendement au niveau du canton ou de la commune, ces assurances deviendraient beaucoup plus intéressantes pour les producteurs. De même l’offre d’assurances paramétriques contre un ou plusieurs risques météo spécifiques, bénéficierait de l’ouverture des données météo, que ces assurances fassent référence à un indice construit à partir de données satellite comme dans le cas de l’assurance prairie, à un indice construit à partir de données de stations appartenant au réseau national ou à un indice construit à partir de données d’une station connectée privée.



Les satellites et les objets connectés permettent une meilleure prévention des risques et de nouvelles possibilités d’assurance


Une plus large ouverture des données météo historiques augmenterait aussi le bénéfice tiré de l’utilisation des données satellites et des objets connectés dans l’agriculture. En effet, les données issues des satellites et des objets connectés ont besoin d’être analysées conjointement avec des séries plus anciennes afin de pouvoir reconstruire localement des séries historiques locales longues. Les séries synthétiques ainsi construites permettraient une amélioration significative de la connaissance des risques ainsi que de leur suivi au cours des itinéraires culturaux.


Grâce aux observations locales des capteurs connectés, aux mesures des satellites et à l’analyse historique, les interventions sur les cultures peuvent être fortement optimisées. A titre d’exemple, les données issues de sondes capacitives mesurant l’humidité du sol permettront à un arboriculteur de déclencher l’irrigation au bon moment dans ses vergers. De même, les observations d’une station connectée combinée à une prévision météo locale permettront à un viticulteur de savoir à quel moment effectuer ses applications de soufre afin d’éviter notamment d’aggraver les phénomènes de brûlure et de dessèchement des grappes lors d’épisodes caniculaires.


L’utilisation des données satellite et des objets connectés permet aussi d’étendre les possibilités d’assurance. A mesure que la précision des données s’améliore et que leur coût d’acquisition diminue, les modèles d’assurance paramétrique deviennent de plus en plus pertinents. Lancé par Pacifica pour la récolte 2016, le contrat Prairie est un exemple concret d’assurance paramétrique. Il s’appuie sur un indice de production fourragère calculé par Airbus à partir d’images satellite. L’indice permet d’estimer les pertes de production au niveau de chaque commune et de déclencher les indemnisations sans visite d’expert. Aujourd’hui, ce contrat prairie bénéficie d’une subvention dans le cadre de l’aide à l’assurance allant jusqu’à 65% de la cotisation d’assurance. Plus récemment des contrats d’assurance contre la sécheresse s’appuyant sur des indices d’humidité du sol dérivés de données satellite ont été utilisé à la fois en Europe et en Afrique.


Les stations météo connectées permettent également des avancées remarquables en termes de possibilités d’assurance pour les agriculteurs. En effet, elles permettent de mesurer les conditions météorologiques très localement, au sein même des parcelles, et de déclencher automatiquement des indemnisations lorsque des seuils spécifiques sont atteints. Les contrats d’assurance paramétrique qui peuvent être construits ainsi viennent utilement compléter l’offre d’assurance traditionnelle, que représente le contrat historique contre la grêle et le contrat multirisque climatique. Utilisés seuls ou en complément des assurances traditionnelles, ils sont généralement souscrits pour couvrir des risques météo spécifiques tels que le risque d’échaudage ou de sécheresse.



La solidarité doit être renforcée face au changement climatique


Toutefois, lorsque l’assurance n’est pas obligatoire, elle ne permet qu’une solidarité limitée entre les assurés. En particulier, il n’est pas possible pour un assureur d’offrir le même tarif aux agriculteurs dont le risque de pertes est élevé et aux agriculteurs dont le risque de pertes est faible. Si un assureur se risquait à appliquer une tarification unique, alors seuls les agriculteurs dont le risque de perte est élevé souscriraient et l’assureur serait déficitaire.


Ce que permet l’assurance, lorsqu’elle n’est pas obligatoire, c’est la mutualisation des risques au-delà de la perte moyenne attendue, entre une communauté très large d’assurés, incluant non seulement les agriculteurs mais également de nombreux autres entreprises et particuliers assurés. En effet, les assurés auprès d’une compagnie d’assurance bénéficient de la mutualisation des risques avec les autres assurés de cette compagnie. Ils bénéficient également d’une mutualisation de leurs risques avec les assurés d’autres assureurs lorsque leur assureur se réassure auprès d’un réassureur, qui lui-même mutualise les risques de différentes compagnies d’assurance dans le monde.


Ce que permet l’assurance, lorsqu’elle n’est pas obligatoire, c’est le transfert du risque vers un assureur pour qui le coût du risque est plus faible que pour l’assuré. Pour cela l’assuré paie à l’assureur non seulement la perte attendue mais également le coût du risque pour l’assureur ainsi que les frais de gestion et de distribution du contrat. Le contrat est intéressant pour l’assuré lorsque que son coût du risque est supérieur à la somme du coût du risque pour l’assureur et des frais de gestion et de distribution du contrat. Pour estimer son coût du risque une exploitation agricole pourra par exemple estimer le coût de l’emprunt qui pourrait être contracté en cas de sinistre pour poursuivre l’activité. Elle pourra également estimer la perte de revenus futurs liée à la cession d’une partie des actifs de l’exploitation (par exemple, vente d’une partie du bétail pour un élevage). Lorsqu’elle dispose de liquidités importantes, l’exploitation pourra également estimer la perte de revenus financiers en cas de réduction des placements pour combler les pertes causées par un sinistre.


Lorsque l’assurance n’est pas obligatoire, et sans subvention, il n’est pas possible, en théorie, d’avoir un coût d’assurance inférieur à la perte moyenne attendue. Si, par exemple, une exploitation perd 10 000 euros une année sur dix, alors elle ne pourra espérer un coût d’assurance inférieur à 1 000 euros par an.


Le choix d’une solidarité forte est un choix politique. Dans le domaine de la santé, la protection universelle maladie permet, en France, une solidarité forte entre les individus. Tous les individus ne sont pas égaux face au risque maladie. Les dépenses attendues de la sécurité sociale sont plus importantes pour certains que pour d’autres. Pourtant chacun cotise de la même façon. Ce choix politique d’une solidarité forte est motivé notamment par la considération morale du fait que de nombreux facteurs d’inégalité sont indépendants des comportements et des volontés des individus tels que les facteurs génétiques ou les origines sociales.


Dans le domaine des risques climatiques en agriculture, il ne s’agit pas directement de la survie d’individus mais de la survie d’entreprises agricoles. Le choix d’une solidarité forte dépend donc davantage de considérations économiques, mêmes si d’autres considérations entrent en ligne de compte, dont la dimension morale puisque collectivement les entreprises agricoles jouent un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire. Il existe aujourd’hui différents dispositifs qui permettent des formes de solidarité fortes dont bénéficient les entreprises agricoles : les aides directes, les dispositifs de lissage fiscal, certains mécanismes de soutien des prix, le fonds national de gestion des risques en agriculture (FNGRA), les subventions à l’assurance, à recherche et à l’investissement. La solidarité forte opère à la fois au niveau du secteur agricole, au niveau de l’état et au niveau de l’Union Européenne. Mais la succession d’accidents climatiques au cours des dernières années a montré qu’il était nécessaire de renforcer la solidarité de l’ensemble de la société avec les exploitations agricoles.


Du fait du changement climatique, de nombreuses exploitations, dont le modèle économique semblait pourtant robuste lors de l’installation, ne sont plus viables économiquement aujourd’hui. La souscription d’une assurance ne changerait pas grand-chose pour ces exploitations, sans changement du modèle économique. En l’absence d’interventions de l’Etat qui modifieraient les fondamentaux économiques de ces entreprises, ces dernières n’ont pas d’autre possibilité que de changer leur modèle économique. Victimes du changement climatique, ces entreprises n’en sont pour autant pas plus responsables que celles des autres secteurs, en France ou à l’étranger. Il semble donc juste qu’un mécanisme de solidarité les soutiennent dans leur transformation.


Le changement climatique est un phénomène mondial avec des effets différents selon les régions du monde et des impacts différents selon les secteurs économiques. Il génère des incertitudes importantes sur les conditions météorologiques futures. La vitesse et l’ampleur de l’augmentation des températures dans les décennies à venir dépendront notamment des efforts de la communauté internationale pour limiter les émissions de gaz à effet de serre. Afin de renforcer la capacité à mobiliser rapidement des ressources financières pour éviter les faillites et permettre les transformations économiques nécessaires, il est important que ce risque lié au rythme, à l’ampleur et aux impacts futurs du changement climatique fasse l’objet d’une mutualisation la plus large possible, et d’une solidarité non seulement au niveau national mais également au niveau international.


Citée en exemple par les chefs de gouvernement lors de la COP 21 à Paris fin 2015, la Mutuelle panafricaine de gestion des risques (African Risk Capacity - ARC), constitue un modèle remarquable. L’ARC permet en effet, grâce à une coopération entre les gouvernements africains adhérents, les programmes internationaux d’aide au développement et d’adaptation au changement climatique, et le marché mondial de la réassurance, à la fois une large mutualisation des risques et l’expression d’une solidarité internationale. En outre, grâce au recours à un mécanisme d’assurance paramétrique, l’ARC peut intervenir très rapidement auprès des états sinistrés lorsqu’une sécheresse se déclare, de sorte qu’ils puissent venir en aide à temps aux populations sinistrées et, en particulier, prévenir efficacement le risque de famine. Depuis 2014 l’ARC a ainsi permis le versement de plus de 58 millions de dollars aux pays membres touchés par la sécheresse (African Risk Capacity, 2020).


Date :

25 mai 2020


Auteur

Bernard FINAS

Président de la société Jola, courtier d’assurance immatriculé à l’ORIAS sous le numéro 18007161.

https://www.jolasolutions.com/agriculture



RÉFÉRENCES


African Risk Capacity. (2020, mai 23). African Risk Capacity - Impact. Récupéré sur africanriskcapacity.org: https://www.africanriskcapacity.org/impact/


Carpon, A. (2020, février 4). Impatient de voir la gestion des risques réformée, Groupama sonne l’alarme. Récupéré sur Terre-net: https://www.terre-net.fr/meteo-agricole/article/impatient-de-voir-la-gestion-des-risques-reformee-groupama-sonne-l-alarme-2179-166176.html


Darneuville, C. (2020, avril 29). Coronavirus : en Auvergne, les éleveurs bovins veulent le déconfinement de leurs revenus. Récupéré sur franceinfo: https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/coronavirus-auvergne-eleveurs-bovins-veulent-deconfinement-leurs-revenus-1822594.html


Delisle, C. (2020, janvier 21). La décapitalisation s’accélère. Récupéré sur reussir.fr: https://www.reussir.fr/bovins-viande/la-decapitalisation-saccelere


Emmanuel Le Roy Ladurie, D. R. (2009). Impact du climat sur la mortalité en France, de 1680 à l'époque actuelle. Paris: Société météorologique de France.


Manent, D. (2020, avril 27). Allier : la FNSEA demande aux éleveurs de bovins de ne plus vendre leurs animaux. Récupéré sur France Bleu Pays d'Auvergne: https://www.francebleu.fr/infos/economie-social/allier-la-fnsea-demande-aux-eleveurs-de-bovins-de-ne-plus-vendre-leurs-animaux-1587988900


METEO FRANCE. (s.d.). ClimatHD : le climat passé et futur en France. Récupéré sur http://www.meteofrance.fr/climat-passe-et-futur/climathd


Ministère de la Transition Écologique et Solidaire. (2020, mai 15). Mieux anticiper la sécheresse : Emmanuelle Wargon a réuni le Comité national de l’eau. Récupéré sur Ministère de la Transition Écologique et Solidaire: https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/mieux-anticiper-secheresse-emmanuelle-wargon-reuni-comite-national-leau


Romagné, B. (2019, Octobre 1). RÉPONSE AU MINISTRE SUR LA GESTION DU RISQUE EN AGRICULTURE - OCTOBRE 2019. Récupéré sur apref.org: https://www.apref.org/sites/default/files/espacedocumentaire/reponse_au_ministre_de_lagriculture.pdf


Scheil, V. (1904). LA LOI DE HAMMOURABI (vers 2000 av. J.-C.). HAL archives-ouvertes.


Soubeyroux, J.-M., Kitova, N., Blanchard, M., Vidal, J.-P., Martin, E., & Dandin, P. (2012). Sécheresses des sols en France et changement climatique : Résultats et applications du projet ClimSec. Paris: Société météorologique de France.


Annexe 1 : Analyse de l'évolution du risque de sécheresse estivale dans le département de l'Allier













Annexe 2 : Analyse de l'évolution du risque de sécheresse estivale dans le département de la Corrèze







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